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Étienne Tshisekedi : "Cette fois, j'irai jusqu'au bout !"

05 Oct

Par Vincent Fournier (J.A.)

Pour ses partisans, cet homme usé par trois décennies de lutte au cours desquelles il fut plus d’une fois emprisonné, banni, condamné et torturé, est une sorte de mythe, celui qui avec une rare obstination s’est opposé à trois régimes successifs. Pour ses adversaires, c’est une relique du passé que son intransigeance a fini par marginaliser. Pour conforter les uns et démentir les autres, Étienne Tshisekedi, 78 ans, a décidé de se porter candidat à l’élection présidentielle de 2011.

Après trois années d’exil médical en Afrique du Sud puis en Belgique, le Sphinx de Limete devrait regagner Kinshasa début décembre, afin de présider aux assises de son parti, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), qui tiendra son premier congrès depuis sa fondation en 1982. D’ordinaire peu loquace, cet acteur clé de la vie politique congolaise contemporaine s’est confié à J.A. Entretien recueilli dans son modeste appartement du quartier de Woluwe-Saint-Pierre, à Bruxelles, en présence de ses proches, dont son épouse, Marthe, et son fils Félix – qui est aussi son bras droit. 

__

Jeune Afrique : Comment vous portez-vous ?

Étienne Tshisekedi : Très bien. J’ai connu des moments extrêmement pénibles ces trois dernières années. J’ai frôlé la mort. Mais je m’en suis sorti.

On a même annoncé votre décès…

Je commence à en avoir l’habitude, au point que je me demande si on ne meurt pas plusieurs fois !

Votre absence de la scène politique aura duré plus de trois ans. Quand rentrerez-vous à Kinshasa ?

À l’occasion du congrès de mon parti, qui s’ouvrira le 10 décembre.

Objectif : l’élection présidentielle ?

Tout à fait, je me porte candidat à la présidence de la République.

Vous avez 78 ans. Est-ce bien raisonnable ?

Je me sens apte et je ne serai pas le seul homme de cet âge à occuper de hautes responsabilités. Je ne sentirai la fatigue que lorsque la démocratie aura été installée dans mon pays.

Donc, cette fois, pas d’appel au boycott…

J’irai jusqu’au bout. Et je gagnerai. Je n’ai aucun doute là-dessus.

Les conditions d’un scrutin transparent vous semblent-elles réunies ?

Non, pas encore. À nous de multiplier les pressions pour qu’il en soit ainsi, avec l’aide de la communauté internationale, dont les responsabilités dans la fabrication de Joseph Kabila sont évidentes. Nous n’avons pas le choix : il faut sauver le peuple congolais.

Le sauver de quoi, ou de qui ?

Il est anormal qu’après cinquante ans d’indépendance le Congo ne soit toujours pas un État de droit. Ce régime confond les slogans avec la réalité. Il n’a aucune vision de l’avenir, et les membres du gouvernement ne pensent qu’à une chose : se remplir les poches le plus rapidement possible.

Le président Kabila ne trouve-t-il aucune grâce à vos yeux ?

Aucune. Ce monsieur est au pouvoir depuis dix ans, pour quels résultats ?

L’annulation de la dette extérieure du Congo, par exemple, le prêt chinois, les Cinq Chantiers, la gratuité de l’école primaire…

Je vous arrête. L’annulation de la dette est un processus long auquel plusieurs personnes ont participé et qui jusqu’ici n’a profité en rien au peuple congolais ; les contrats chinois, conclus dans des conditions qui demeurent opaques, n’offrent aucune garantie de bonne gouvernance. Le climat des affaires est exécrable. Les droits de l’homme sont bafoués. Les grands chantiers ne sont que de la poudre aux yeux. Quant à la gratuité scolaire, j’attends de voir. Cela fait des mois que les enseignants sont payés de façon extrêmement aléatoire. Sans doute veut-on masquer cette carence par un effet d’annonce.

Le fait que vous puissiez tenir votre congrès ne démontre-t-il pas que, sur le terrain des libertés publiques, les choses ont évolué dans le bon sens ?

Nous verrons bien dans quelles conditions il se déroulera. Quoi qu’il en soit, ce premier congrès de l’UDPS n’est pas un cadeau du pouvoir, c’est le résultat de vingt-huit ans de lutte.

Vous avez connu et combattu les régimes de Mobutu et de Laurent-Désiré Kabila. N’y a-t-il aucun changement ?

Presque aucun. Même si la personnalité de Joseph Kabila, différente de celle des deux autres, fait que le régime actuel est sans doute moins contraint.

Le reconnaissez-vous comme chef de l’État ?

Je n’ai pas accepté l’élection présidentielle de 2006, donc je mets tout en doute, y compris la légitimité de celui qui a été mal élu.

L’avez-vous déjà rencontré ?

Jamais. Ni moi ni lui n’en avons éprouvé le besoin.

L’UDPS, votre parti, va mal. On se perd un peu entre les ailes et les tendances, et certains parlent même de scission. Que se passe-t-il ?

En mon absence, du fait de ma maladie, les cadres chargés de préparer le congrès du parti ont cru bon de ne pas faire de rapport au président national que je suis. J’ai donc dû dissoudre la commission préparatoire. D’où les déchirements que chacun a constatés. Mais ces problèmes ont été contenus en interne, et la scission a été évitée. Depuis, j’ai repris les affaires en main et l’annonce de mon retour a resserré les rangs.

Cela ne s’est pas fait sans douleur. Vous avez dû couper quelques têtes…

Effectivement. Il a fallu exclure cinq responsables, faire des exemples. On a voulu profiter de mon âge et de mon état de santé pour réaliser une sorte de putsch. Cela dit, peut-être qu’avec le congrès viendra l’heure du pardon.

N’avez-vous pas l’impression de payer aussi le prix d’une erreur politique : avoir choisi de boycotter toutes les consultations électorales congolaises de ces dernières années ?

Non, cette stratégie était la bonne. L’élection de Joseph Kabila a été décidée d’avance par quelques personnalités influentes au sein de la communauté internationale, et ceux qui ont cru en lui ont été profondément déçus. Aux yeux des Congolais, je reste celui qui les aura prévenus que rien de bon ne pouvait sortir de cette mascarade. J’en tire aujourd’hui profit. Je ne regrette rien.

Mais vous vous êtes exclu de toutes les instances représentatives, et nombre de vos partisans n’ont pas compris votre décision.

Je n’en disconviens pas et je sais que ma stratégie a été contestée. Mais le temps m’a donné raison.

Comptez-vous nouer des alliances avec les autres formations de l’opposition ?

Absolument, je lance un appel à toutes les forces du changement pour former ensemble un front commun. Des discussions informelles ont déjà commencé.

Jean-Pierre Bemba mérite-t-il son sort de prisonnier du TPI ?

Non, il ne le mérite pas. Sa place est au Congo, pas à La Haye.

Avez-vous eu des contacts avec lui ?

Des contacts indirects, par la force des choses. Son parti et le mien se parlent.

Vital Kamerhe, l’ancien président de l’Assemblée nationale, est un candidat potentiel pour 2011. Qu’en pensez-vous ?

Kamerhe a joué un rôle clé dans l’élection de Kabila. Ses états d’âme actuels démontrent à quel point ce régime se délite. Pour le reste, s’il croit désormais pouvoir se situer clairement parmi les forces du changement, je pense qu’il nous le fera savoir. Je souhaite que toute l’opposition nous rejoigne.

On vous dit obstiné et intransigeant. Votre réputation de raideur politique n’est plus à faire. Avez-vous changé ?

Je reste attaché aux principes, à mes principes. Est-ce un défaut ? Je ne le pense pas. Mon obstination à ce que le Congo soit un État de droit et réalise les rêves de nos aînés, formulés il y a un demi-siècle lors de la fameuse Table ronde de Bruxelles [rencontre entre intellectuels congolais et dirigeants belges en 1960, NDLR], est-elle condamnable ? Posez la question aux Congolais.

On vous reproche également un certain culte de la personnalité. Vous êtes le Líder Máximo, le combattant suprême, Moïse…

Je ne peux pas interdire aux militants de me surnommer ainsi. Mais ces mots ne viennent pas de moi. Je ne les ai jamais utilisés, encore moins suggérés.

Vous conduisez-vous en démocrate au sein de votre parti ?

Je le prétends. Certains me font même grief de l’être trop.

L’UDPS, entend-on parfois, est avant tout un parti du Kasaï, voire un parti baluba. N’êtes-vous pas influencé par vos propres origines ?

C’est de la mauvaise foi. L’UDPS a été fondée par des personnalités venues du Katanga, du Bandundu, du Bas-Congo et d’ailleurs. Je suis originaire du Kasaï, je ne le renie évidemment pas, mais mon parti est un parti national. C’est d’ailleurs cette caractéristique qui, dès le départ, a fait peur à Mobutu, lequel a été le premier à vouloir nous coller cette fausse étiquette régionaliste.

Il n’empêche : quand le président Kabila se rend à Mbuji-­Mayi, comme il vient de le faire récemment, et qu’il octroie un chèque de 10 millions de dollars à la Miba pour renflouer cette société diamantifère, n’avez-vous pas l’impression qu’il est en train de séduire votre électorat traditionnel ?

Joseph Kabila confond la foule avec le peuple. C’est son problème. Quant à la Miba, pillée comme elle l’a été, ce ne sont pas 10 millions de dollars qu’il lui faudrait, mais 200 millions. Et surtout une gestion honnête et transparente. En réalité, M. Kabila est un adepte de la destruction créatrice. Il pille la Miba et revient se présenter en sauveur. Il signe des contrats miniers puis annonce leur revisitation. Il amène la guerre au Congo et tente de se faire passer pour un faiseur de paix. Il prend les Congolais pour des amnésiques.
©Vincent Fournier/J.A.

Vous avez été pendant quinze ans un proche collaborateur de Mobutu. Vous avez été député, ministre, ambassadeur et même cofondateur du parti unique. Cela ne fait-il pas un peu désordre dans votre parcours d’éternel opposant ?

Pas du tout. J’assume. La première Constitution congolaise de Mobutu était excellente, sauf qu’elle n’a hélas jamais été appliquée dans les faits. Le manifeste de la Nsele, en 1967, contenait en germe tous les principes de l’UDPS, et notamment l’État de droit. Ai-je été naïf de croire en la sincérité de cet homme ? A posteriori oui. Mais j’ai voulu lui donner une chance de ne pas se transformer en dictateur. Quand l’écart entre les principes et la réalité est devenu insupportable, j’ai rompu avec lui. Et je l’ai combattu sans relâche, jusqu’au bout.

La présence d’originaires du Katanga dans l’entourage de Joseph Kabila est jugée excessive par certains opposants. Est-ce aussi votre opinion ?

Le clan des Katangais n’est pas un mythe, c’est une réalité. Il suffit de regarder les nominations aux vrais postes de responsabilité pour s’en rendre compte. Tous les Congolais le savent.

Que pensez-vous du Premier ministre, Adolphe Muzito ?

Est-il Premier ministre ? Personne, en dehors de lui, ne s’en aperçoit.

Toute discussion entre son parti, le Parti lumumbiste unifié, et l’UDPS est donc à exclure ?

Je n’ai pas dit cela. Je constate simplement que son fondateur, Antoine Gizenga, n’a jamais souhaité qu’un rapprochement ait lieu entre nos deux formations.

Comment considérez-vous le président du Sénat, Léon Kengo wa Dondo ? Comme un adversaire ?

Non, je n’ai pas de grief contre lui dans le cadre de sa fonction actuelle. Mais je lui ai reproché le contenu de sa longue complicité avec Mobutu. Son influence, à l’époque, ne s’est pas exercée dans un sens positif, c’est le moins que l’on puisse dire.

C’est du passé…

A priori, discuter avec lui ne me dit pas grand-chose. Mais nous sommes tournés vers l’avenir, vers le changement…

Si vous êtes élu, ce sera la chasse aux sorcières ?

Ni chasse aux sorcières, ni règlements de comptes. Mais des commissions d’enquête sur les détournements, les pillages et les enrichissements illicites, oui. C’est une nécessité. Ensuite, ce sera à la justice de trancher. Il n’y aura pas d’État de droit crédible sans que la loi s’exerce dans toute sa rigueur et toute son impartialité. Le peuple devra sentir que les choses ont changé.

Les Casques bleus de la Monuc doivent-ils quitter le Congo ?

Non. Les raisons de leur présence chez nous sont toujours valables. L’insécurité est générale.

L’armée congolaise est-elle républicaine ?

Pas encore. Il faudrait pour cela qu’elle soit une armée nationale, et non une force disparate issue de milices qui ont leurs prolongements au sein même du pouvoir. Seul un gouvernement responsable et indépendant qui ne doive rien aux hommes en armes pourra imposer cela.

Craignez-vous un coup de force, si le processus électoral dérape ?

Nul n’ignore que la garde présidentielle est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes.

De quels moyens financiers disposez-vous ?

Ceux des hommes de bonne volonté, nos militants, quelques entrepreneurs privés, autant dire rien par rapport à l’argent que le pouvoir s’apprête à déverser pour acheter les consciences. Mais j’ai confiance : ce sera en pure perte.

Cela fait trente ans que vous luttez, trente ans que vous échouez. Qu’est-ce qui vous fait dire que cette fois ce sera la bonne ?

Depuis l’indépendance, pas une seule fois les Congolais n’ont pu décider librement de leur choix. C’est l’étranger qui a imposé Mobutu, Kabila père et Kabila fils. J’ose croire que la communauté internationale a enfin compris que ses choix furent autant d’erreurs et que la refondation de l’État congolais ne pourra se faire avec les autorités actuelles, dont l’échec est patent.

Cette élection sera-t-elle votre dernier combat ?

Dans un sens, oui. Le combat de toute une vie.

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1 commentaire

Publié par le 5 octobre 2010 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Étienne Tshisekedi : "Cette fois, j'irai jusqu'au bout !"

  1. odibwe

    6 octobre 2010 at 5:49

    ok,reste à passer à l’action avec non seulement la
    mobilisation populaire,mais surtout en y ajoutant une dose
    du seul langage susceptible d’etre entendu par la race
    de crapules qui ont pris le pays en otage: »Celui de ENYELES « 

     

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