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Africains, la chute de Gbagbo nous interpelle tous

12 Avr
Ecrit par : Yalale-wa-Bonkele
-« L’Afrique noire est mal partie ». C’est le titre très révélateur du livre de René Dumont écrit en 1962 pour dénoncer les effets néfastes du néo-colonialisme naissant dans cette partie du monde. Cinquante ans plus tard, les choses vont mal en pis. Dans le subconscient africain se loge toujours  ce complexe du colonisé. Va-t-on sortir de cette prison mentale ? Si oui, quand ? Si non comment y faire pour en sortir.

Quatre mois après les élections présidentielles en Côte d’Ivoire, le président sortant, Laurent Gbagbo vient d’être « arrêté » par les forces républicaines de son rival Alassane Ouattara, président auto-proclamé et reconnu par une partie des pays européens qu’on nomme à tort ou à raison « la communauté internationale». J’ouvre une parenthèse ici. Ce qui me dérange, c’est cette recherche effrénée de la légitimité des dirigeants africains auprès des pays étrangers. Comment expliquer qu’un président élu par un peuple se targue de dire qu’il est « reconnu par la communauté internationale ». C’est douter même de ces élections. C’est ce qu’on a vu à Abidjan quand le représentant de l’ONUCI a pratiquement proclamé les résultats alors qu’il n’était là que pour faire un constat et en informer sa hiérarchie. C’est  une injure pour tout un peuple.

Pourquoi on en est arrivé à ces comportements absurdes, dépendants et régressant ? Voici la réponse de Amical Cabral, combattant pour l’indépendance de la Guinée Bissau : « L’époque actuelle de l’histoire de l’humanité se caractérise par la lutte des peuples pour leur totale libération du colonialisme, de l’impérialisme et de toutes les autres formes de la domination et de l’oppression qui font obstacle à la grandeur, à la dignité de l’homme, à la paix et au progrès »(1). Pour lui, « Dès que la colonisation dure plus de deux ou trois générations,  une nouvelle strate se forme dans la société dominée : c’est la strate des employés gouvernementaux, des employés du secteur privé (notamment du commerce), des membres des professions libérales, et un petit nombre de propriétaires terriens qui habitent la ville. Cette classe moyenne est créée par l’occupation étrangère. Elle est indispensable à l’occupant. Elle se situe entre la grande masse anonyme des travailleurs de la campagne et des villes, d’une part, et les quelques représentants locaux de la classe dominante du centre, de l’autre » (2). C’est cette tranche de population connue durant la colonisation belge au Congo sous le vocable des « évolués » ou des « immatriculés ». C’est-à-dire des personnes acculturées ou assimilées aux blancs.

Amilcar Cabral énumère trois taches pour s’en défaire : « Tout mouvement de libération a trois tâches distinctes à remplir : il doit d’abord désaliéner l’homme dominé, détruire le système de significations que la rationalité capitaliste instaure dans la conscience du peuple ; il doit réhabiliter les systèmes symboliques précapitalistes, précoloniaux, briser la fausse universalité des discours dominateurs occidento-centristes et rendre à la masse la voix, les chants, les images que le colonisateur lui a volé »(3)..

A la lecture de ces trois taches édictées par ce vaillant combattant de la lutte pour l’indépendance de la Guinée Bissau, il me revient de relever que les Africains n’ont pas encore compris l’importance des sacrifices. La Chine après avoir tourné le dos à l’Occident pendant plus de 60 ans, est devenue aujourd’hui un pays respecté et respectable et la 2è économie du monde après les USA. La lutte pour l’autodétermination est un long combat plein d’embuches. Le sevrage politique est la période la plus frustrante pour tous. Tant au niveau humain que politique.  Quand après des luttes on acquiert son indépendance on cherche à la garder très jalousement et en tirer profit. Rien et alors rien ne doit conduire à son aliénation. C’est comme le faisait comprendre   Oliver Tambo, ancien président de l’ANC (Africain National Congress) de l’Afrique du sud qui disait en 1977,  « Nous ne voulons plus être gouvernés. Nous voulons gouverner. Nous ne voulons plus que des décisions soient prises par d’autres. Nous ne voulons plus être des esclaves. Nous ne voulons plus qu’on décide à notre place dans quel ghetto nous vivrons, si cela sera à Soweto ou à Kukuleto…  Les peuples qui luttent pour la liberté sont jaloux de leur indépendance »(4).

Revenant à la situation de la Côte d’Ivoire, que l’on veuille ou non, qu’on n’aime ou pas l’un des deux protagonistes (Ouattara ou Gbagbo), l’Afrique doit avoir sa personnalité et sa notoriété internationale. Le temps de françafrique est  révolu. L’installation de Ouattara par les forces de l’ONUCI (Organisation des Nations Unies pour la Côte d’Ivoire) et l’opération  « Licorne » (France) n’augure pas une respectabilité auprès des certains et d’autres peuples épris de liberté et crée un antécédent fâcheux.

La France veut se faire encore le gendarme de l’Afrique. C’est encore oser et périlleux pour elle. En Libye, au soir de la « résolution 1973 » prise par le Conseil de Sécurité pour une exclusion aérienne, la France envoie son escadrille militaire pour canarder les forces libyennes. Ce qui a résulté la vigoureuse réaction de la Ligue Arabe considérant ces attaques comme contraires à cette résolution. Ce que beaucoup ne savent pas, le Président Kadhafi est devenu très gênant pour l’Elysée. Sa chute et l’installation du Comité National de Transition seront bénéfiques pour Paris. Ce comité qui sera redevable à la France pour l’avoir débarrassé du Guide libyen lui renverra l’ascenseur en lui ouvrant toutes les vannes économiques et commerciales (achat des armes, des avions militaires et civiles, la vente au rabais du pétrole, etc.). J’ai la nette conviction que ce rêve risque de ne pas se réaliser. Car la Libye n’est pas l’Afrique noire où, comme l’a dit Aimé Césaire, « l’émotion est nègre mais la raison est hellène ». La crainte d’embourbement est grande et l’OTAN craint même l’enlisement.

L’intervention française est beaucoup plus économique que politique. Les pays n’ont pas d’amis mais que des intérêts économiques. Ouattara aura la corde au cou, comme tous ses prédécesseurs et autres présidents des anciennes colonies françaises en Afrique. Tous les marchés pour relever la Côte d’Ivoire (routes, armes, commerce du cacao, etc.) seront contrôlés par les Français et les Etats Unis d’Amérique qui veulent s’accaparer  les sources d’énergie du Golfe de Guinée ainsi que le cacao de la Côte d’Ivoire pour leur chocolat.

Toutes ces agressions que connaisse l’Afrique sont créées de toute pièce par l’Occident afin de contrôler ses richesses. Toutes les guerres et renversements des chefs d’Etat dans les anciennes colonies françaises étaient dictées par Paris pour le besoin de la cause. Le Congo a connu également cette situation en 1960 avec la sécession katangaise commanditée par la Belgique et contrôlée par l’Union Minière du Haut Katanga, une unité de production de la Société Générale de Belgique.

Les Ivoiriens doivent savoir que la lutte pour la sauvegarde de leur autodétermination vient de prendre une autre tournure et un virage dangereux. Qu’ils ne se laissent pas envahir par les démons de la division entre les nordistes et les sudistes. Entre les partisans de Gbagbo et de Ouattara. Entre les chrétiens et les musulmans. Ils doivent se battre sur plusieurs fronts. Économique, politique, tribal, néocolonialiste décadent à la française, etc. C’est un combat herculéen qui les attend. Maximilien Robespierre disait après la révolution de 1789 ce qui suit  « Français, une gloire immortelle vous attend, mais vous serez obligés de l’acheter par des grands travaux. Il nous reste plus qu’à choisir entre le plus odieux des esclavages et une liberté parfait. Il faut que les rois ou les Français succombent ! A notre sort est attaché celui de toutes les nations »(5).

Yves Person démontre que « certains des principaux dirigeants de l’Afrique francophone avaient – jusqu’à la veille de l’indépendance octroyée par de Gaulle – revendiqué l’intégration, l’assimilation »(6).

L’intervention des troupes françaises pour le maintien du système néocolonial obéit évidemment à la rationalité capitaliste-marchande de la classe dirigeante de France, dont la Vème République, comme les Républiques précédentes, est l’instrument.

Que deviendra Gbagbo ? La pire des choses dans les combats fratricides c’est de tomber entre les mains de l’ennemi. Ce qui explique beaucoup des cas de suicides des généraux et autres chefs de guerre battus. Le sort des présidents déchus en est de même. Les cas plus connus sont ceux de Lumumba (en 1960) au Congo, livré à son ennemi juré Tshombé. Il a été assassiné par les Belges au Katanga. Nicolae Ceaușescu, en Roumanie (en 1978), livré à ses ennemis politiques. Il fut assassiné en pleine journée et son corps jeté à même le sol. Samuel Doé au Libéria, capturé par les troupes de son ennemi  Yormic Johnson,  il meurt sous la torture : les oreilles et les doigts coupés. Saddam Hussein (Irak), livré à ses bourreaux, on connait le sort qu’on lui a réservé. Même si aujourd’hui M. Ouattara rassure l’opinion que l’intégrité physique de son rival sera préservée, il est difficile en Afrique  qu’on respecte la parole donnée.

Mais qui a arrêté le Président Gbagbo ? Les avis divergent et se contredisent.  Pour nos amis contactés à Abidjan, c’est l’ombre d’aucun doute que ce sont les troupes françaises qui ont appuyé les forces pro-Ouattara et pénétré avec elles dans le bunker de Gbagbo. Les Français démentent formellement ces allégations. «A aucun moment les forces françaises n’ont pénétré» dans le bâtiment, elles n’étaient là qu’ «en soutien de l’opération», a affirmé l’état-major français. C’est une opération «entre Ivoiriens», a insisté Gérard Longuet, le ministre de la Défense ». Mais cette version est battue en brèche par les témoignages de Toussaint Alain, un conseiller du président retranché dans sa résidence qui affirme que ce sont les forces spéciales françaises qui l’ont arrêté et remis aux troupes d’Alassane Ouattara. «Le président Gbagbo a été arrêté par les forces spéciales françaises et remis à des chefs de la rébellion», a-t-il dit. «Ces chefs de la rébellion ont été convoyés sur place par les forces françaises qui ont pénétré dans la résidence avec des chars», a-t-il ajouté. «Le président était dans son bureau ».

Pour Guy Labertit, ancien délégué du PS à l’Afrique et bon connaisseur du dossier, il n’y a «aucune ambigüité» sur le fait que «ce sont bien des chars français qui sont rentrés dans la résidence». «Le général qui a remis son arme en signe de reddition l’a remise à un Français de la force Licorne», a-t-il  précisé sur BFM TV.

Qui dit la vérité ? Il est difficile d’accepter que les forces dites républicaines de Ouattara sont arrivées seules à déloger les forces pro-Gbagbo retranchées dans le bunker.

Afrique, réveille-toi. Le temps des pleurs et tergiversations est terminé. La lutte pour l’indépendance sera longue et dure. Seule la victoire comptera et au prix parfois du sang de tes enfants. La révolution ne s’abreuve que du sang de ses enfants.

 

1.      J. Ziegler, Main basse sur l’Afrique, Ed. du Seuil, Paris, 1980, p. 197
2.      A. Cabral, Le rôle de la culture dans la lutte de libération nationale, discours prononcé à l’UNESCO, conférence du 3 juillet 1972, Paris, édité par PAIGC
3.      Ibid. p. 196
4.      O. Tambo, entretien avec René Backman, in Le nouvel observateur, 4 juillet 1977
5.      M. Robespierre, « 1973 », in Théâtre du soleil, Paris, Stock, 1972, p. 31
6.     Yves Person, « Etat et Nation en Afrique noire », in J. Ziegler, « Main basse sur l’Afrique », Ed. du Seuil, Paris, 1980,  p. 226

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Publié par le 12 avril 2011 dans Uncategorized

 

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